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LES RACINES ORIENTALES DU CHANT GRÉGORIEN

 

 

"La première origine orientale du chant liturgique chrétien, c’est le chant de la liturgie synagogale"

Angers – Collégiale Saint-Martin - 29 octobre 2006

L’histoire de la musique a longtemps transmis que le chant grégorien venait de la Ville Eternelle. Elle a

même longtemps attribué sa composition à l’un des plus fameux évêques de Rome : Grégoire Ier (590-604), le pape Grégoire le Grand.

Après tout, les mots ont leur poids. Si « chant grégorien » ne signifie pas chant de saint Grégoire,

comment pourrait-on s’y retrouver ?

Pourtant, l’étude approfondie des mélodies grégoriennes et de leur histoire révèle que le « chant propre de l’Eglise romaine » doit au moins autant à des traditions musicales et liturgiques venues d’Orient qu’aux usages de la Rome chrétienne primitive.

En fait, ce chef-d’oeuvre du patrimoine musical de l’humanité, que constitue le chant grégorien, résulte de la rencontre profonde - à la naissance de l’Europe - du meilleur de deux grandes cultures de l’antiquité chrétienne : Rome et l’Orient.

Nous arriverons vite à la conclusion que ce partage des origines n’enlève rien à la gloire de personne, et surtout pas à celle du chant grégorien. Bien au contraire, l’origine « métissée » du chant grégorien révèle toute l’actualité d’un répertoire musical étonnant, qui a su survivre à toutes les modes et à tous les bouleversements historiques et culturels pour parvenir jusqu’à nous.

D’où vient la musique d’église ?

Le christianisme ne s’est dégagé que peu à peu du judaïsme, spécialement dans ces milieux syropalestiniens proches de la famille du Christ : les judéo-chrétiens, qui ont fourni la première hiérarchie ecclésiastique de ces régions.

Antioche, en Syrie, nous disent les Actes des Apôtres, c’est là que les disciples du Christ reçurent pour la première fois le nom de « chrétiens ».

Nous connaissions déjà les Pharisiens, les Samaritains, les Esséniens. Voici maintenant une nouvelle secte juive : les chrétiens, disciples d’un certain Chrestos.

Les Actes des Apôtres et les lettres de saint Paul nous laissent des descriptions autorisées de la vie des premières communautés chrétiennes.

Contrairement à ce que nous laissent penser les textes les plus tardifs du Nouveau Testament, les chrétiens ne se sont séparés des Juifs que très progressivement. Le premier réseau d’évangélisation est d’ailleurs fourni par les synagogues.

Il y a donc au départ une continuité, en particulier dans le domaine liturgique.

Les célébrations du temple de Jérusalem cessent très tôt, avec le sac de la ville. La bénédiction du repas du soir de la veille du sabbat évolue elle aussi assez rapidement : c’est le cadre natif de la liturgie eucharistique.

Mais la liturgie synagogale du matin de sabbat, avec ses lectures, ses chants, ses homélies et ses prières ?

Elle passe tout entière dans le christianisme naissant. L’épisode de l’évangile selon saint Luc où nous voyons Jésus se lever pour faire la lecture et la commenter devant les habitués de la synagogue de Capharnaüm s’est reproduit chaque sabbat dans les synagogues de l’orient méditerranéen, pendant plusieurs années, sinon plusieurs décennies.

Lorsque les textes sont les mêmes et lorsque les rites sont les mêmes, nous pouvons être assurés que la première musique chrétienne, née donc en Orient méditerranéen, hérite largement de la musique liturgique juive du début de notre ère.

Voici un exemple. Le début de l’évangile selon saint Luc décrit l’offrande de l’encens telle qu’elle était pratiquée à Jérusalem chaque après-midi à l’époque de Jésus. Le psaume 140 a été composé pour accompagner ce rite :

« Que ma prière s’élève devant toi, Seigneur, comme un encens, et mes mains pour le sacrifice du soir. »

Ce rite d’offrande de l’encens existe aussi dans la liturgie chrétienne, où il est notamment lié à l’office du soir, les Vêpres. Pendant plusieurs siècles, le seul psaume chanté à l’office de Vêpres était ce psaume 140.

Or, le répertoire grégorien a conservé pour ce psaume une mélodie étonnante : Cette mélodie est étonnante, dis-je, en raison de son mode et de son esthétique. Une ligne horizontale avec

un seul degré qui accomplit toutes les fonctions architecturales. Une récitation syllabique conclue par un mélisme. C’est le procédé de composition le plus ancien connu du bassin méditerranéen.

La continuité avec le judaïsme est parfaite : identité du texte, du rite et du style de composition. Tout permet de penser que ce chant est un héritage direct du judaïsme oriental.

La christianisation, elle aussi, est parfaite : l’élévation des mains pour le sacrifice du soir renvoie à la mort du Seigneur sur la croix au milieu de l’après-midi.

Remarquons bien que ce n’est pas le détail, l’ornementation de la mélodie qui nous est parvenu, mais plutôt ses structures profondes : texte, rite, mode et style.

La première origine orientale du chant liturgique chrétien, c’est donc le chant de la liturgie synagogale.

Le rôle de l’Eglise de Rome

Parlons maintenant de Rome. La liturgie romaine ancienne nous est assez bien connue. Les chercheurs du XXe siècle ont assez bien reconstitué son organisation, à partir des documents qui nous sont parvenus.

Les lectionnaires et les sacramentaires nous transmettent le texte des lectures, des prières et des préfaces qui étaient en usage.

Nous avons aussi une certaine idée des cérémonies pratiquées. Les Ordines romani sont des livres qui décrivent la liturgie romaine dans le but de la faire connaître dans les pays du nord de l’Europe.

Car il ne faut surtout pas oublier qu’à l’époque (Antiquité et début du Moyen Age), l’église de Rome

n’exerce aucun rôle centralisateur vis-à-vis de la liturgie des autres régions.

Le génie de Rome – nous le reconstituons a posteriori et par comparaison avec les autres églises – a été de savoir extraire de la Bible, et surtout du livre des Psaumes, les meilleurs textes susceptibles d’orienter la contemplation des fidèles tout au long de l’année liturgique.

C’est au départ un souci de stricte orthodoxie qui explique pourquoi l’immense majorité des chants de l’Eglise romaine sont tirés des Psaumes. Car pour exercer son primat dans le domaine du dogme, l’évêque de Rome doit disposer d’une liturgie doctrinalement inattaquable : lex orandi, lex credendi. La loi de la prière est toujours la loi de la croyance.

Cette rigueur doctrinale va de pair avec un fort conservatisme. Il n’est pas exagéré de dire que Rome

accepte les nouveautés liturgiques seulement quand toutes les autres églises les ont adoptées.

Par exemple, le temps de préparation à Noël qu’on appelle l’Avent, n’existait pas à Rome jusqu’au début du VIe siècle. L’année liturgique commençait la veille de Noël. Rome adopta l’Avent parce qu’il était universellement pratiqué et que cela devenait nécessaire à l’unité. De même le temps de la Passion et le culte liturgique de la Croix sont-ils entrés tardivement dans la liturgie romaine, empruntés à d’autres églises.

Plus étonnant, mais tout aussi révélateur, les hymnes, ces compositions versifiées, popularisées par

Ambroise dans le nord de l’Italie et Hilaire en Gaule s’étaient répandues dans toutes les églises d’Europe.

Elles n’entrèrent finalement dans la liturgie romaine qu’aux XII-XIIIe siècles.

Que savons-nous du chant de l’antique liturgie romaine ?

A certains égards, très peu de chose. Il faut se souvenir que l’Antiquité chrétienne ne connaît pas de

technologie pour noter la musique. La première mise par écrit du chant romain remonte à la moitié du XIe siècle, après que le célèbre Gui d’Arezzo, inventeur de la portée et du solfège, ait rendu une visite historique au pape Jean XIX.

En tout et pour tout, cinq livres de chant nous sont parvenus : trois pour la messe et deux pour l’office. Ils témoignent de ce que pouvait être le chant traditionnel à Rome aux XI-XIIe siècles. En tout cas, ils nous permettent de connaître le caractère assez fade et monotone des mélodies romaines. Pas de grands intervalles, des mouvements presque toujours conjoints et une forte tendance à la répétition interminable de quelques cellules mélodiques de base.

Voici, par exemple un des chant de communion les plus anciens de cette tradition romaine : Gustate et videte quoniam suavis est Dominus. « Goûtez et voyez comme est bon le Seigneur ».

Et comparez avec sa contrepartie grégorienne.

La splendeur des liturgies gallicanes

L’opulence mélodique qui caractérise souvent le chant grégorien ne vient donc pas de Rome. Elle vient des liturgies orientales. Mais pas directement, comme certains l’ont parfois affirmé un peu rapidement.

L’influence orientale s’exerce sur l’église romaine par l’intermédiaire des liturgies voisines et surtout des liturgies gallicanes très dépendantes de l’orient.

La primauté du Siège de Rome a fait tomber dans l’oubli une donnée historique importante :

l’évangélisation des Gaules n’a pas été effectuée par l’Eglise de Rome mais par des communautés orientales.

Ainsi le premier évêque de Lyon, Irénée, est-il disciple de Polycarpe (le martyre de Smyrne), lui-même disciple de Jean l’Evangéliste. Tous les sièges épiscopaux de la vallée du Rhône et ceux de nombreuses métropoles gauloises ont été fondés par des évêques venus directement de Syro-Palestine.

L’histoire officielle de nos diocèses s’est alignée – à partir de l’époque carolingienne seulement – sur la prééminence romaine. Les fondateurs de nombreux diocèses ont alors reçu le titre d’apôtres ou au moins été fêtés comme envoyés directs de saint Pierre. Lorsqu’on gratte ce vernis ecclésiastiquement correct, on découvre des personnages beaucoup plus exotiques…

Une longue description de la messe gallicane nous a été laissée au VIe siècle par l’évêque Germain, celui dont on vénère la sépulture à Saint-Germain-des-Prés. Elle témoigne d’une liturgie des Gaules très différente de celle de Rome.

Le chant, en particulier, y avait une place considérable, comme c’est toujours le cas aujourd’hui dans les liturgies orientales. Bien sûr, les psaumes et autres cantiques bibliques y tenaient un rôle important. Mais il y avait aussi de nombreuses compositions non bibliques, de caractère fortement lyrique. Leurs textes, déjà très attractifs par la poésie qui en émanait, étaient de plus servis par des musiques évocatrices, destinées à émouvoir la sensibilité de l’assemblée.

Dans cette liturgie, qui était celle de Paris à l’époque de Clovis, la langue grecque avait encore une large place : le triple Agios chanté à plusieurs reprises, le Kyrie eleison, bien sûr et certains chants bilingues, comme les Impropères du Vendredi saint, qui furent composés au VIIIe siècle dans le sud de la France.

Louange, douceur et triomphe semblent caractériser ces mélodies :

« A l'arrivée du saint Évangile, le clergé chante de nouveau l'Agios sur une mélodie triomphale. »

« Le Sonus est chanté pendant la procession des Dons et voici d'où il tire son origine : Le Seigneur prescrivit à Moïse de faire des trompettes d'argent que les lévites faisaient sonner quand la victime était offerte.

Maintenant l'Eglise ne se sert plus de trompettes d'argent pur pour marquer la venue du Corps du Christ jusqu'à l'autel ; des voix saintes, sur une douce mélodie, chantent le merveilleux mystère du Christ. »

La contrepartie de cette poésie et de ce lyrisme, c’était évidemment un risque d’approximation doctrinale, voire d’erreur, théologique, élément qui ne pouvait rendre ces liturgies sympathiques à l’église de Rome.

Un témoignage assez étonnant nous est parvenue de la haute tenue artistique de ces traditions gallicanes du chant.

Le roi Gontran se rendit à Orléans le 4 juillet 585, jour de la saint Martin d’été, à l’occasion d’une réunion des évêques de la province de Tours. Le lendemain, 5 juillet, au cours d’un banquet auquel il avait convié tous les évêques présents, parmi lesquels se trouvait Grégoire, l’archevêque de Tours :

« On en était au milieu du déjeuner quand le roi me demanda d’ordonner au diacre de notre Église qui, la veille, pendant la messe, avait chanté le psaume responsorial, de chanter. Quand il eut fini, le roi voulut alors que je demande à tous les évêques qui étaient venus sur ma convocation qu’ils ordonnent chacun à un de leurs clercs dont c’était la fonction qu’il chante devant le roi. Quand je les eus avertis, comme me l’avait demandé le roi, chacun d’entre eux chanta de son mieux le psaume responsorial devant le roi ».

Le roi s’adresse à l’évêque car il n’a pas le droit d’ordonner quoi que ce soit à un diacre sans passer par son supérieur hiérarchique. Il est par surcroît théoriquement interdit aux clercs de chanter dans les banquets ; Gontran, qui connaît les canons conciliaires, demande donc une dérogation à Grégoire, d’autant qu’il souhaite simplement qu’on lui chante le psaume qu’il a entendu la veille pendant la messe, et dont la virtuosité semble l’avoir impressionné.

Episode similaire dans l’église de Rome

Lorsque le temps croise l’éternité

Ce Moyen Age assez compartimenté en petits territoires ayant chacun son souverain et sa culture va basculer complètement dans la seconde moitié du VIIIe siècle. Officiellement – d’après les livres d’histoire – l’Europe est née depuis Clovis. Mais elle ne dispose pas encore d’une culture unifiée. Ce sont les Carolingiens qui vont la lui donner.

La conjoncture politique du VIIIe siècle fait s’affermir des alliances nouvelles.

Cinquante ans après ce fameux épisode où Charles Martel arrêta les Sarrasins à Poitiers, c’est le Saint-Siège qui est menacé de perdre son indépendance, voire son existence. Les barbares venus du nord, les Lombards, depuis sédentarisés dans le nord de la péninsule italienne, prennent en tenaille les états pontificaux.

Le pape Etienne II appelle au secours le souverain franc Pépin le Bref, qui accepte de partir en guerre contre les Lombards et soumet rapidement le nord de l’Italie.

En échange, il obtient qu’Etienne II se rende en Gaule pour renouveler publiquement son sacre royal et celui de ses enfants. La première dynastie de droit divin est née, promue par le Pape dont elle devient la protectrice.

Le Pape effectue donc un long voyage en Gaule, séjournant près de six mois dans la prestigieuse abbaye de Saint-Denis, à quelques kilomètres au nord de Paris. C’est sûrement ce long séjour qui a inspiré à Pépin le Bref une réforme profonde de son royaume et un alignement de sa culture sur les usages romains.

Mais en ce début du Moyen Age, la culture, c’est essentiellement la liturgie.

Adopter en Gaule la liturgie romaine représentait un bouleversement considérable, en comparaison duquel la réforme liturgique qui suivit Vatican II fait figure d’amusement. Très tôt, la réforme devait achopper sur un écueil : alors que les textes des lectures et des prières, ou encore la description des cérémonies, peuvent se transmettre au moyen de livres, comment transformer le chant gallican en chant romain ?

La notation musicale n’existe pas. La seule solution est de faire venir en Gaule des chantres romains. Et c’est ce que l’on fit.

Exemple de Rouen, avec Remedius, frère de Pépin le Bref qui fait venir en Gaule Simon, le second chantre de la schola romaine pour enseigner la cantilène liturgique à ses clercs.Exemple de Metz ou l’évêque Chrodegang, un proche de la cour carolingienne établit une école de chant romain qui va devenir fameuse et développer ce qu’on appellera bientôt la cantilena metensis, le chant de Metz. Exemple de Saint-Denis où nous imaginons les moines assister aux messes célébrées par le pape Etienne II.

Mais comment peut-on penser qu’un tel bouleversement irait de soi ? S’il y a une chose difficile à changer par décret, c’est bien le chant traditionnel d’une communauté !

Les communautés chrétiennes pouvaient difficilement résister aux changements liturgiques exigés par le souverain carolingien : les fameux missi dominici, ces inspecteurs envoyés par Charlemagne pouvaient contrôler instantanément les textes lus et chantés dans les célébrations. Les livres liturgiques en faisaient foi.

Certes, nous devons constater que tous les livres liturgiques de la Gaule romaine témoignent dès la fin du VIIIe siècle d’un alignement complet sur la liturgie romaine.

Mais le chant ?

Il en allait autrement pour le chant. En l’absence d’un moyen d’écrire la mélodie, le chant demeurait l’apanage incontesté et incontestable des spécialistes, les chantres de la schola.

L’adoption du nouveau chant, venu de Rome, rencontra d’insurmontables résistances, longtemps

dissimulées par le fait que les textes romains, eux, étaient adoptés.

Une fois, les professeurs romains rentrés dans la Ville éternelle, les musiciens gallicans remodelèrent les chants en reprenant les mélodies auxquelles eux comme le peuple étaient habitués.

Ils profitèrent même de la circonstance de textes nouveaux pour enrichir encore leur répertoire de

sonorités nouvelles. L’histoire est là pour en témoigner : s’il y a une chose difficile voire impossible à réaliser, c’est d’endiguer la créativité des artistes.

Dès la fin du VIIIe siècle, un nouveau chant est né, entre Seine et Rhin. De Rouen à Aix-la-Chapelle, de Metz à Lyon. On l’appelle encore chant romain. On le baptisera très vite chant messin. Il est romain, certes, par son texte. Mais toute sa musicalité, étonnante, d’ailleurs, vient de l’antique tradition musicale des Gaules, c’est-à-dire des liturgies gallicanes, qui tirent tout leur lyrisme des traditions orientales.

Et comme les moyens techniques de faire voyager la musique n’existent pas encore, personne ne s’en rend compte.

Il faudra que Charlemagne se rende à Rome pour se faire couronner empereur, à la Noël de l’an 800, pour qu’à l’occasion d’une dispute entre chantres carolingiens et chantres romains, le subterfuge soit éventé.

Hélas, c’est trop tard. Le déploiement des conquêtes carolingiennes va diffuser progressivement ce nouveau chant dans tout l’empire.

Dès le début du IXe siècle, le chant des églises du sud de l’Italie est remplacé par le nouveau répertoire.

Milan résiste partiellement.

Au XIe siècle, disparaît le chant traditionnel de la péninsule ibérique. Et le nouveau répertoire s’installe dans l’une des plus prestigieuses basiliques romaines, Saint-Jean de Latran, la cathédrale même du Pape desservie par des religieux venus d’Allemagne.

Au XIIIe siècle, les plus conservatrices des basiliques romaines abandonnent leur chant traditionnel .

 

Dom Daniel Saulnier - Abbaye Saint-Pierre de Solesmes

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