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Homélie sur la Parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare   

 

Nous avons entendu, aujourd'hui, au cours de cette Sainte Liturgie, la célèbre Parabole de l’homme riche et du pauvre Lazare. Le riche, dans l’insensibilité de l’homme se regorgeant dans son luxe, ne voit pas les souffrances du malheureux gisant à sa porte. C’est l’histoire de deux hommes dont les destinées s’inversent après la mort.

Cette Parabole – comme toute parabole, du reste – est susceptible d’être entendue de diverses manières. La première manière serait de chercher à lire cette histoire en imaginant trouver de quoi satisfaire sa curiosité sur l'au-delà. Mais cela n'est certainement pas la manière la plus judicieuse de lire une telle parabole.

Nous ne tirerions pas davantage meilleure leçon en voyant dans cette parabole un enseignement sur le jugement dernier ou sur la rétribution finale de Dieu à l’égard des bons et des méchants. Cette seconde manière de lire la parabole ne contribuerait que très mollement à notre édification. À une époque comme la nôtre, où la conscience spirituelle est en sommeil profond, nous savons combien la pédagogie de la menace contribue fort peu à faire bouger les hommes ou à les convertir.

Une parabole, c'est avant tout une lecture en coupe de la réalité. Elle traverse toutes les couches de notre humanité, toutes les couches de notre âme, et cela, avec plus de précision qu'une radiographie. Et peut-être est-ce là, pour nous, la meilleure manière d'entendre une parabole comme celle du riche et du pauvre Lazare : nous laisser radiographier par elle ?

Si nous avions été les contemporains de Jésus, nous aurions très vraisemblablement senti que, d'une manière figurée, le riche de la parabole pouvait désigner l'homme élevé dans les richesses de la Loi, l’homme nanti qui fait partie du peuple de Dieu, alors que le pauvre est, au contraire, celui que l'on rejette et que l'on juge comme le publicain ou, tout simplement, le païen.

Mais, pour nous, qui est le riche ? Qui est Lazare ? Est-ce que, d'une manière ou d'une autre, nous ne sommes pas les deux à la fois : riches, nantis et, en même temps, pauvres et démunis ?

Alors, si nous acceptons de nous voir riches, peut-être y-a-t-il une chose que la parabole peut nous enseigner, à savoir que, en tout homme – et en nous, singulièrement –, existe un fossé entre un moi extérieur et un moi profond. Notre conscience extérieure, notre moi superficiel, c'est ce que nous appelons d'ordinaire l'égo. Le moi profond, qui est aussi notre vraie conscience spirituelle – celle qui est habitée par un tout autre désir, une tout autre attraction que ce qui relève de la convoitise – ce moi-là a besoin de lumière ; il a besoin de vérité, de vraie connaissance, de vraie liberté.

Et lorsque nous sommes dans la peau du « riche », notre moi extérieur se retrouve comme gorgé, gavé de tous les biens enviables de ce monde : pas uniquement les biens matériels, mais aussi toutes les formes de connaissances ou d’informations que nous pouvons amasser. Ce moi à la brillance factice s’alourdit de tous les honneurs que nous nous évertuons à accumuler par goût de l’ostentation, tels les succès, les ambitions ; il s’empâte de tout ce qui, en fait, durcit l’âme et l’insensibilise.

Mais alors, que devient notre moi profond ? Il se voit plongé dans un gouffre. Ainsi souffrons-nous de solitude à proportion de ce que nous cherchons à nous voir entourés et respectés par les autres, à proportion de ce que nous cherchons à être vus, honorés, remarqués… Notre moi profond est reclus  dans l'obscurité : il ne connaît plus la véritable lumière. À proportion de ce que nous trouvons des satisfactions en toute chose extérieure, notre moi profond souffre de la soif, d'une soif brûlante ; et il n’est personne pour le désaltérer. Il ne se trouve personne, parce que, entre notre moi superficiel et notre moi profond, s'est creusé un fossé infranchissable : un gouffre s’est « durci », dirions-nous (pour reprendre littéralement l’expression grecque utilisée par l'Évangile). Nous ne pouvons pas franchir ce gouffre fixé entre notre moi extérieur et notre moi profond, entre ce que nous voyons de nous-mêmes et notre âme réelle, notre vrai moi. Et personne d’extérieur à nous ne peut franchir ce gouffre. C'est cela que l’on appelle la « dureté du cœur ». Ceci, c'est nous, en tant que « riches ».

Mais, en nous, il y a aussi le pauvre, celui qui connaît la peine, celui qui, de temps à autre, prend des coups, celui dont l'âme est toute contusionnée. C’est comme si les plaies de notre moi superficiel ressemblaient à d’inguérissables ulcères : notre égo est transpercé par le regret, par le remords ; il est élimé par le mépris, voire meurtri par la calomnie. Mais que se passe-t-il alors ? Ce moi superficiel du pauvre, que nous sommes, ressemble à un tissu progressivement usé, râpé ; notre conscience quotidienne est comme une toile à travers laquelle perce, peu à peu, la lumière. Notre moi égocentrique, ulcéré par les épreuves et les déconvenues de l’existence, laisse progressivement transparaître une lumière qui vient d'ailleurs. Non seulement nous voyons, mais nous finissons aussi par entendre ; et, à travers l’usure de la frêle membrane de notre égo, quelque chose comme un chant monte des profondeurs de notre être. En fait, ce chant vient du Ciel : nous entendons les anges, nous entendons les messagers de Dieu.

À travers ce qui fut nos peines et nos souffrances, des brèches, des ouvertures se sont faites. Nous nous découvrons, alors, fils et filles d'Abraham : après avoir peut-être connu le combat nocturne de Jacob, nous nous voyons édifiés dans la foi de notre père Abraham. Nous nous reconnaissons comme des enfants d'Abraham et notre séjour, dans la foi, est identique au sein même d’Abraham.

Mais alors, pourquoi la voix d’aucun témoignage extérieur ne parvient-elle pas à faire fondre la dureté de notre cœur ? Pourquoi, lorsque nous sommes « riches », ne pouvons-nous pas rejoindre la partie qui, en nous, souffre tourments et détresse, parce que privée de la lumière de Dieu ? Tout simplement, parce que la percée ne peut pas venir de l'extérieur. Il n'est aucune prédication, aucun témoignage (fût-il, d'ailleurs, en provenance de l'au-delà), qui puisse arriver à faire fondre la dureté de notre cœur.

Mais alors, que reste-t-il ?

Jésus nous dit, par la voix d’Abraham : "Ils ont Moïse et les prophètes". Moïse et les prophètes ! Il aurait pu dire, comme en d'autres endroits : « La Loi et les prophètes ». Or, la Loi et les prophètes, qu'est-ce donc, si ce n’est le terreau de l’unique commandement de l'Amour. Si nous nous laissions  simplement immerger dans le bain révélateur de la Loi et des prophètes, ce bain révélateur de l’Amour divin, nous serions touchés, de l’intérieur, par la puissance même de la Parole de Dieu. Alors, une chaleur lumineuse parviendrait à faire fondre, à dissiper ce qui n’est, en fait, qu’un écran d'illusion, l’écran opaque qui existe entre nous et nous-mêmes, entre nous et Dieu, entre nous et nos frères. 

Moïse et les prophètes nous offrent une longue pédagogie de l'Amour à laquelle nous sommes quotidiennement confrontés. Acceptons que cette parole puisse agir en nous et, j’oserais dire, au-delà même de nous.

En réalité, ne sommes-nous pas déjà, de quelque manière, ressuscités d'entre les morts, même si nous ne le savons pas tout à fait ? Ne sommes-nous pas porteurs de la grâce du Baptême ? Le germe d'une vie nouvelle est actif en nous, à la racine de notre être ; il diffuse une lumière qui a déjà dissipé la puissance illusoire de la mort et du diable. Nous sommes, en vérité, détenteurs du témoignage d’un Amour qui a vaincu l’obscurité de l’enfer, car il visité les profondeurs insondables de notre être. C'est, précisément, cet Amour qu'il faut laisser venir à notre conscience pour que s’en répande l’énergie, en nous, parmi nous et au-delà de nous ; il nous faut laisser grandir, dans notre monde, le miracle d’une compassion miséricordieuse qui, pour le bien des hommes, fait fondre la dureté de tellement de cœurs tourmentés et diffuse, en même temps, la lumière sans déclin de la gloire de Dieu.

P. Maxime Gimenez

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