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reliquaire de Sainte M.Madeleine

reliquaire de Sainte M.Madeleine

...Mais le temps passe… et il faut encore que je vous dise pourquoi j’aime Marie-Madeleine.

1. Une femme

J’aime Marie-Madeleine – faudrait-il le taire? – d’abord et surtout parce qu’elle est une femme. C’est bien ainsi que nous la présente saint Luc dans son Évangile de la pécheresse pardonnée : «Et voici qu’une femme…» (Luc VII, 37). N’allez pas croire à une figure figée, embaumée, mièvre, comme certains imaginent les saints… Pensez plutôt à ces belles femmes au passage desquelles on se retourne pour les contempler plus longuement. Une femme en chair et en os, quoi ! L’iconographie plus récente privilégie d’ailleurs cette image. Il n’y a pas que des Madeleine exsangues et décharnées, dont l’abondante chevelure est le seul vêtement. Dans tout l’Évangile, Marie-Madeleine apparaît bien comme une femme avec une sensibilité, des réactions, des gestes de femme. Vous voyez un homme parfumant les pieds ou la tête de Jésus!

Marie a bien un cœur de chair, qui vibre, qui s’émeut, qui se passionne, qui gémit aussi, qui cherche, qui s’accroche, avec cette ténacité et cette fidélité, ce courage, dont les femmes seules sont capables. Comme le fait la liturgie, aussi bien l’ancienne liturgie de sainte Marie-Madeleine que la nouvelle, on peut bien lui prêter les confidences de l’Épouse du Cantique des Cantiques : «J’ai cherché celui que mon cœur aime [...], je l’ai saisi, je ne le lâcherai pas» (Cant III, 1.4). Remarquez combien ce texte se rapproche de la page de saint Jean racontant la rencontre de Marie de Magdala avec le Ressuscité au matin de Pâques. Toujours ces mêmes attitudes de femme empressée, désireuse de retrouver et de retenir l’objet de son amour : «Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? [...] Cesse de me tenir (ou : Ne me retiens pas ainsi)… » (Jean XX, 15.17).

Mes amis, la vie chrétienne est sans cesse un appel au dépassement, à la conversion, à la vie nouvelle. Mais Dieu ne saurait nous demander de renoncer à notre humanité, lui qui nous a créés «à son image et à sa ressemblance» (cf. Gen I, 27), Lui qui en Jésus-Christ a pris chair, notre chair, de la Vierge Marie. La foi n’exige nullement le reniement de notre humanité, mais bien plutôt sa transfiguration. Nous sommes appelés à la vivre, à l’incarner, à lui donner chair, dans nos cœurs et dans nos corps, sur cette «terre douloureuse, dramatique et magnifique», comme le disait Paul VI dans son testament. Alors, il n’est pas indifférent que nous soyons des hommes ou des femmes. Femmes qui m’écoutez, laissez-moi chanter en Marie-Madeleine et dans vos vies cet éternel féminin qui est plus à même d’accueillir, de comprendre et de vivre le mystère, et donc plus à même d’aimer! Lorsque vous entendez dire que la religion est une affaire de femmes, réjouissez-vous : on vous fait le plus beau compliment!

2. Une pécheresse

J’aime Marie-Madeleine – oserais-je le dire ? – parce qu’elle est pécheresse, se sait pécheresse et ne cache pas sa misère. La pire des illusions consiste à l’oublier et à se croire justes, alors que nous avons tous infiniment besoin du pardon de Dieu. Laissez-moi vous dire à ce propos que l’abandon de la confession n’est sûrement pas un gain, mais bien plutôt une perte : perte du sens de Dieu, perte du sens du péché, perte de notre capacité de pardon, de notre capacité à accueillir et à offrir le pardon. Je suis souvent impressionné par la dureté et la raideur de notre monde. On ne veut plus de normes, surtout morales, tout est enfin permis… mais lorsqu’un pauvre homme tombe, lorsque le scandale éclate, on devient impitoyable. L’Église, qui expérimente elle aussi sa misère, fait tout le contraire. Elle nous rappelle, parfois dans le désert, que nous ne saurions vivre sans une loi morale et des principes éthiques, mais lorsque quelqu’un succombe, elle est toujours prête à lui offrir sa miséricorde, qui n’est autre que celle de Dieu.

J’ai évoqué tout à l’heure le souvenir de Charles de Foucauld. Qu’il me soit permis de vous rappeler que sa conversion est née de sa confession à l’abbé Huvelin, en l’église Saint-Augustin de Paris, un jour de fin octobre 1886. Il y était allé pour s’entretenir avec un prêtre, pour lui demander des explications, pour «s’instruire», nous dit-il. Le prêtre l’invita simplement à se reconnaître pécheur et à accueillir le pardon de Dieu.

C’est cette même vérité que j’aime en Marie-Madeleine. Elle ne triche pas avec Dieu : elle reconnaît sa faute et elle pleure son péché, en appelant à la seule miséricorde de Jésus. Marie-Madeleine devient ainsi porteuse d’un suave parfum d’espérance. Les icônes orientales et les plus anciennes peintures de l’Occident la représentent très souvent comme la «myrophore», la femme aux parfums, du matin de Pâques. Ne vous étonnez pas de la trouver dans le jardin du tombeau. Elle n’y va pas pour embaumer un corps, mort, mais pour y rencontrer la vie qui naît et renaît sans cesse du pardon de Dieu.

Mes amis, il est bienfaisant de nous reconnaître pécheurs. Sachons être comme ces frères dominicains qui entraient jadis au couvent en demandant, selon la formule d’admission dans l’ordre des Prêcheurs, «la miséricorde Dieu et celle de leurs frères».

3. Une femme d’audace

J’aime aussi Marie-Madeleine parce qu’elle n’est pas un personnage étriqué, guindé, ni une sainte nitouche, ni une vieille fille renfrognée, mais une femme d’audace, une chrétienne qui ose. Le Père Bruckberger l’a si bien dit : «Elle voit grand, elle aime grand, elle ne frappe qu’aux portes dont le marteau est à hauteur de cavalier. Par sa seule beauté, par son style, pas la hardiesse et la justesse de ses gestes, elle est trop spectaculaire. Elle est provocante. Elle provoque l’admiration et du côté de l’ombre, la colère.»

Rien ne l’arrête, Madeleine. Elle ne recule devant rien, ni devant les «quand dira-t-on» des bien-pensants, ni devant l’incrédulité de tant de contemporains de Jésus, ni devant l’insécurité et la souffrance de la Passion, alors que tous se sont enfuis, ni devant l’obscurité du chemin qui mène au tombeau. Marie connaît des gestes fous et l’étonnante prodigalité de l’amour. Elle ose approcher le Maître, le toucher, lui saisir les pieds, les baigner de ses larmes et les essuyer de ses cheveux dénoués, les couvrir de baisers et les oindre d’un parfum au prix aussi démesuré que son geste. Cette audace impressionne tellement l’évangéliste Jean que lorsqu’il raconte la résurrection de Lazare et fait allusion, au début du récit, à sa sœur Marie, il prend soin de préciser, faisant probablement allusion au récit plus ancien de Luc, que c’était celle-là même «qui oignit le Seigneur de parfum et lui essuya les pieds avec ses cheveux» (Jean 11, 2).

Dans le cortège des saints, il y a plus de fous – ces «fols en Dieu» comme les appelle la tradition spirituelle de l’Orient chrétien – que de gens sagement alignés. C’est là un des aspects les plus déconcertants de la sainteté ! Pensez à François d’Assise distribuant aux pauvres toute la fortune paternelle et se présentant nu devant l’évêque d’Assise pour pouvoir désormais dire en toute vérité : «Notre Père…» À saint Dominique décidant de disperser ses premiers frères, alors que l’Ordre pouvait paraître encore si fragile. À Catherine de Sienne exhortant le Pape, avec quelle tendresse et quelle fougue!, à quitter Avignon et à regagner le Siège de Rome. À Don Bosco, que certains confrères de Turin auraient voulu faire enfermer. À Charles de Foucauld, vivant à Nazareth dans une cabane de jardinier. À Mère Térésa dans un mouroir de Calcutta… Notre monde repu et enlisé, notre Église qui tourne parfois en rond autour de ses problèmes internes et où l’on perd souvent son temps dans des discours inutiles, ont tant besoin de témoins de cette sainte folie de l’Évangile. Si sainte Marie-Madeleine pouvait nous donner l’audace de l’annonce, le courage des gestes toujours un peu fous de la miséricorde gratuite, inventive et prévenante!

Puissions-nous, comme elle, être des chrétiens qui osent, qui risquent…!, qui n’ont pas peur de dire ce qu’ils pensent, même si personne ne semble nous entendre, qui osent aller là où personne ne va, qui osent faire ce que les autres refusent de faire, qui osent s’approcher de ceux que tous récusent ou repoussent, qui osent des gestes de vérité et d’amour, alors que la plupart s’enferment dans leurs préjugés et leurs jugements impitoyables.

4. Une sainte

J’aime Marie-Madeleine parce qu’elle est la compagne et la complice des saints. Il n’y a pas que la sordide solidarité du mal et dans le mal. Pensez à tous ces liens de misère qui enchaînent parfois des groupes et lient les hommes les uns aux autres ; les scandales finissent souvent par éclabousser bien des gens…

Il existe aussi une solidarité du bien et dans le bien. Marie-Madeleine est une femme qui fascine car le témoignage de sa vie résonne comme un puissant appel, comme une provocation à la sainteté. Je ne m’étonne pas qu’elle ait eu, de tout temps, tant d’amis, non seulement parmi les pécheurs, mais aussi parmi des gens en quête de Dieu et de sainteté. J’ai parlé il y a peu de saint Grégoire le Grand, mais comment oublier Louis IX – saint Louis – qui vint en pèlerinage à la Sainte-Baume, sainte Catherine de Sienne, saint François d’Assise, sainte Catherine de Ricci, sainte Thérèse d’Avila… Plus prés de nous, Charles de Foucauld – qui a été enfin béatifié le 13 novembre 2005 -, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, le Père Lacordaire, à qui nos lieux magdaléniens doivent tout, le Père Vayssière, le Père Lataste (fondateur des dominicaines de Béthanie pour le rachat et la réhabilitation des prisonnières et des prostituées)…

Lorsqu’on considère le nombre d’ouvrages qui paraissent chaque année sur Marie-Madeleine, on se dit qu’elle n’a pas fini d’attirer l’attention et de susciter un intérêt certain.

5. Une femme enveloppée de mystère

J’aime enfin Marie-Madeleine – et c’est peut-être la seule vraie raison d’un amour qui au fond demeure inexplicable -, parce qu’elle reste enveloppée de mystère. Qui est-elle au juste, cette femme ? Est-elle bien venue chez nous ou ne sommes-nous pas plutôt allés à elle? Personnage déconcertant et fascinant, Marie de Magdala n’en finit jamais de nous interroger et de plonger nos vies dans le mystère même de Jésus, le Fils de Dieu fait homme. Lui aussi on croit le connaître, et pourtant, comme elle, il reste sans cesse à découvrir.

La seule chose dont je suis sûr c’est, pour reprendre le mot du Père Étienne Vayssière, que Marie-Madeleine est bien ici. Elle est dans notre Fenestrado Basilicoà la gloire dédiée. Elle est au cœur de l’histoire de Saint-Maximin et de la Sainte-Baume comme elle est au cœur de nos vies. Qu’elle y enracine la foi. Qu’elle y fasse fleurir un feu de son amour!

* * * * * * *

Je voudrais vous citer, pour (au moins) finir en beauté, les derniers mots du Père Lacordaire dans son admirable petit livre sur sainte Marie-Madeleine. Ce fut sa dernière œuvre, écrite en 1860, sur son lit de mort, et il est significatif qu’il l’ait dédié à Marie-Madeleine, cette femme que lui aussi aimait tant.

Le P. Lacordaire conclut : «Oh ! qui que vous soyez… si jamais vous avez connu les larmes du repentir, ou celles de l’amour, ne refusez pas à Marie-Madeleine qui a tant pleuré et tant aimé, une goutte de ce parfum dont elle embauma les pieds de votre Sauveur.»

J’espère, mes amis, vous avoir offert un peu de cette fragrance d’amour pour Marie-Madeleine dont mon cœur est comblé. »

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