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PANNEAU CENTRAL  DU RETABLE DU JUGEMENT DERNIER  DE HAGUENAU

PANNEAU CENTRAL DU RETABLE DU JUGEMENT DERNIER DE HAGUENAU

Et il reviendra en gloire juger les vivants et les morts ;
son règne n’aura point de
fin.

La croyance en la seconde venue du Christ est absolument fondamentale dans l’ensemble de la doctrine chrétienne, aussi toute tentative pour « dés-eschalologiser » le christianisme, c’est-à-dire pour supprimer ou minimiser cet article de foi ne petit être considéré que comme une altération fondamentale du message chrétien. Pour bien comprendre la place que ce dogme tient dans l’Église, il faut le situer dans sa vraie perspective ; en effet, la conception chrétienne du temps et de l’histoire se présente comme une ligne horizontale : il y a un commencement, la création, un acte tragique de l’homme, la chute, un événement central, l’Incarnation, une fin avec la seconde parousie (le retour du Christ). Par conséquent, de même que le sacrifice du Christ a été un événement unique (Hé 7,27), de même aussi le jugement dernier sera un acte unique et définitif. Telle est la croyance ferme de l'Élise, et c'est pour cela que le Ve Concile œcuménique (553) a condamné toute une série d'opinions origénistes qui avaient comme arrière-fond une conception cyclique du temps incompatible avec la Révélation. L'attente eschatologique est un élément fondamental de la théologie sacramentaire orthodoxe : c'est ainsi que le rassemblement des chrétiens pour la Liturgie eucharistique n'est pas seulement le mémorial d'un événement passé, actualisé dans le sacrement (3), mais il marque aussi cette attente eschatologique de la communauté messianique qu'est l'Église. C'est ce qui est bien souligné dans la recommandation de l'apôtre Paul qui suit le récit des paroles de l'institution de la Sainte Cène : Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne (1 Co 11,26). L'allusion eschatologique est d'ailleurs très claire dans cette parole de notre Seigneur rapportée par saint Matthieu : Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu'au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le Royaume de mon Père (Mt 26,29). La synaxe eucharistique préfigure le rassemblement de l'Église dans le Royaume messianique. Dans un très antique document chrétien, la Didachè (Ier-IIe s.), nous lisons ces mots qui exaltent cet espoir : « De même que ce pain rompu, d'abord semé sur les collines, une fois recueilli est devenu un, qu'ainsi ton Église soit rassemblée des extrémités de la terre dans ton Royaume... » et plus loin : « Souviens toi, Seigneur, de ton Église, pour la délivrer de tout mal et la parfaire dans ton amour. Rassemble-la des quatre vents, cette Église sanctifiée, dans ton Royaume que tu lui as préparé ».

Les premiers chrétiens vivaient dans l’attente impatiente du retour du Christ et ils l’exprimaient par la formule araméenne concise que nous rapporte saint Paul, Maranatha (1 Co 16,22 ; cf. Ap 22,17). Néanmoins notre Seigneur avait mis en garde ses disciples contre le désir de savoir quand aurait lieu la dernière parousie (Mt 24,36 ; Ac 1,7). Paul, d’autre part, en incitant les Thessaloniciens à la vigilance, leur écrit : Vous savez vous-mêmes parfaitement que le Jour du Seigneur arrive comme un voleur en pleine nuit (1 Th 5,2). Les chrétiens doivent toujours être dans l’attente de la Parousie, mais cette attente ne doit pas se muer en vaine curiosité pour scruter le dessein divin à ce propos. L’Église évite les spéculations hasardeuses à partir de certains passages du livre de Daniel ou de l’Apocalypse, alors que les sectaires de toutes les époques en abusent, soit pour déterminer mathématiquement le moment de la Parousie, soit encore pour flétrir tel on tel personnage parmi leurs contemporains. Non seulement de semblables spéculations sont contraires aux préceptes du Seigneur, mais encore elles témoignent chez ceux qui se laissent séduire par ces pratiques d’une méconnaissance totale des règles de l’apocalyptique juive telles qu’elles nous sont maintenant bien connues par de nombreux documents s’échelonnant entre le IIe siècle avant et le IIe siècle après notre ère.

Nous avons précédemment insisté sur les différences entre les deux venues du Seigneur dans le monde : alors que la première s’est faite dans l’état de kénose (abaissement), la seconde manifestera à tous la puissance de Dieu ; c’est ce que souligne dans le Credo le terme « avec gloire » : qu’elle sera évidente pour tous, mais aussi le fait de la confesser ne pourra plus être alors imputé à justice. Avec la fin de ce monde cessera la possibilité d’une modification de quoi que ce soit ; tout sera immuablement fixé d’une manière absolue puisque extra-temporelle. C’est pourquoi Notre Seigneur déclare : Et ils s’en iront, ceux-ci à une peine éternelle et les justes à la vie éternelle (Mt 25,46). C’est aussi à cet absolu extra-temporel que se réfère implicitement saint Jean dans l’Apocalypse en parlant de la seconde mort (Ap 20,13-15). Le jugement dernier marquera le triomphe total du Christ sur toutes les forces du mal qui, malgré la Croix et la Résurrection, ne voulaient pas reconnaître leur inexorable défaite.

Il faut remarquer que l’Écriture Sainte, de même que le Credo, souligne l’aspect cosmique du jugement dernier ; le Christ apparaît ici comme le Roi de l’Univers. C’est ainsi que nous lisons : Quand le Fils de l’Homme viendra dans sa gloire escorté de tous les anges, alors il prendra place sur son trône de gloire. Devant lui seront rassemblées toutes les nations... (Mt 25, 31-32 ; cf. Ap 20,11-15). Notons que l’iconographie orthodoxe a majestueusement développé le thème du jugement, soit d’abord sous la forme symbolique du berger séparant les brebis des boucs (église de Saint Apollinaire-nuovo à Ravenne, ca. 520), soit ensuite sous une forme réaliste, le Christ apparaissant sur les nuées, trônant parmi les apôtres pour juger les vivants et les morts qu’éveille la trompette de l’archange (exemple, le dôme de Torcello, XIe siècle).

L’article du Credo se termine par l’affirmation suivante : « et dont le règne n’aura point de fin ». Ces mots qui figurent dans notre symbole tel qu’il a été promulgué à l’époque du IIeConcile oecuménique (381) ne se trouvaient pas dans la profession de foi des Pères de Nicée (325). Ils ont été placés dans le Credo pour combattre l’opinion étrange et erronée de Marcel d’Ancyre selon laquelle le règne du Christ se terminerait avec la fin des temps. Cela semble s’insérer dans le cadre de sa théologie modaliste, la Trinité n’étant qu’un mode d’être provisoire de la divinité qui se résorberait finalement en une monade.

Déjà dans le Credo du concile de la Dédicace tenu à Antioche en 341, nous trouvons la formule : « ... et venant de nouveau juger les vivants et les morts et demeurant Roi et Dieu dans tous les siècles ».

Dans l’attente radieuse du retour en gloire du Seigneur le chrétien s’écrie : « Que la grâce vienne et que ce monde passe ! Amen » (Didachè), mais connaissant aussi sa faiblesse de créature pécheresse, il prie humblement en disant : « Ô Dieu, lorsque tu viendras sur la terre, lorsque tout tremblera, qu’un fleuve de feu sortira du tribunal, que les livres seront ouverts et que les choses cachées seront manifestées, alors, ô très juste Juge, délivre-moi du feu inextinguible et rends-moi digne de m’asseoir à ta droite » (Kondakion du dimanche du carnaval).

(3) Le terme grec d'anamnêsis n'a pas d'équivalent exacte en français ; « mémoire » est trop faible et ne rend absolument pas la nuance du préfixe « ana ». La conception protestante de la Sainte Cène est pourtant bâtie comme si « anamnêsis » signifiait purement et simplement mémoire.

archimandrite Pierre L’Huillier

Tag(s) : #orthodoxie

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