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Pas Les Rameaux :    Pas à pas, la vie du Christ

Homélie de Monseigneur Jean de Saint-Denis (1963)

Au seuil de la Semaine Sainte, nous suivrons liturgiquement pas à pas la vie du Christ.

J'ai été frappé par une phrase, au cours des laudes, une expression d'un des versets ecclésiastiques intercalés dans l'hymne des trois garçons : Le lac sans eau de l'ignorance. Et, prêtant l'oreille aux chants qui suivent dans le service, j'ai trouvé que, si l'on est attentif, on y découvre des enseignements merveilleux, même en dehors de l'essence de la mort et de la Résurrection de notre Dieu Sauveur. Ainsi, demain par exemple, durant la messe des présanctifiés, Job criera dans sa douleur que le Christ est l'œil : «mon œil pleurant devant le Tout-Puissant» (Job 42, 5-6). Cette phrase pourrait déjà servir à la méditation de toute une année ; un être dans le désespoir, dans la détresse, est : «mon œil pleurant devant le Tout-Puissant». Et nous avons tant d'autres paroles, tant d'autres enseignements ! Ce soir, se dressera le symbole du figuier maudit. J'aimerais tant citer de nombreux passages de l'Écriture Sainte ou de la poésie ecclésiastique... C'est pourquoi, mes amis, avant de parler du sens de cette étrange solennité qu'est le dimanche des Rameaux, je voudrais susciter en vous le désir de participer pleinement autant et plus que vous le pourrez, aux services de la Grande Semaine.

Dimanche des Rameaux ! Les peuples, par la bouche des enfants, proclament le Christ seul et unique Roi légitime. Cette royauté déroute les gouvernements, les princes, les pharisiens, les chefs, les politiciens : si le Christ est vraiment Roi légitime, les Romains surviendront et envahiront Jérusalem. Il est nommé Roi légitime par la foule de Jérusalem, mais l'apôtre Jean est lucide et explique qu'Il est accueilli comme Roi non parce qu'humble et doux de cœur et pacifique, mais parce qu'Il a ressuscité Lazare, manifestant sa puissance de Créateur et de Dieu.

Cette attitude utilitaire de la foule peut nous sembler décourageante, et nous donne immédiatement une leçon : 80 %, si ce n’est 90 % des croyants viennent vers Dieu, vers l'Eglise, vers la prière, par utilitarisme : pour sauver leurs âmes, obtenir une bénédiction, une grâce ou un quelconque soulagement. Ne les critiquons pas. Si notre Christ, le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs fut et est proclamé notre Roi pacifique, c'est en vertu de ce sentiment intéressé de l'homme. Croyants du XXe siècle, ne soyez pas prétentieux, n'exigez pas de vos frères une religion désintéressée. Ce genre de conduite est bon pour les salons ; la majorité des hommes est de nature intéressée, spirituellement ou matériellement. Ne comptez pas non plus sur votre stabilité, ni sur celle de votre voisin, car aujourd'hui vous crierez : «Hosanna au plus haut des cieux !» et demain peut-être : «Crucifie-le !» Le même homme, dans sa vie, peut changer, non seulement vers le mal, mais vers le bien ; ce qui est merveilleux, c'est que celui qui est tombé très bas, peut remonter et clamer : «Hosanna au plus haut des cieux, béni soit le Fils de David !».

La leçon triomphale de Jérusalem nous montre l'instabilité des foules humaines et la stabilité de la pensée divine : Je suis venu combattre la mort. Considérez les paroles de Jean, tellement instructives : «Maintenant a lieu le jugement de ce monde ; maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors» (Jn 12, 31). L'ennemi est arrivé, il sera chassé. Connaissez-vous la différence d'avant et d'après le Christ ? Avant Lui, le prince de ce monde était parmi nous légitimement, mais le Christ-Roi se lève, Il détrône l'imposteur et, si le démon peut encore nous tenter jusqu'à l'extrême, il demeure en dehors, le centre est habité par le Christ : «Visiteur de nos cœurs», comme dit l'ancienne prière gallicane.

Souvenez-vous toujours dans les pires épreuves, les violentes possessions diaboliques, souvenez-vous toujours qu'étant greffés au Christ, votre cœur est plein de Lui, et qu'Il ne vous quitte pas, même si vous ne Le sentez pas ; Il est là, en vous, Il habite en vous, Il est entré dans le tombeau de votre cœur comme dans la crèche de votre cœur, Il s'est installé, Il a dépossédé Satan, et si le démon se déchaîne, c'est de l'extérieur, Satan a été précipité au dehors.

Étrange fête des Rameaux ! Notre Sauveur est proclamé Roi, Il est venu à Jérusalem pour livrer la bataille contre la mort, et voici, ce Roi qui livrera bientôt cette bataille est seul à combattre. La foule l'abandonnera, les apôtres l'abandonneront, les anges ne viendront pas vers Lui. Seul, Il sauvera tous et tout. Pourquoi ? Pourquoi le Christ a-t-Il voulu être le seul Sauveur ? Pourquoi n'a-t-Il pas appelé à son aide les incorporels et les chérubins ? Pourquoi n'a-t-Il pas appelé les êtres humains supérieurs, Adam, Moïse, Élie ? Pourquoi est-Il seul contre l'ennemi ? Parce que - et de cela Il fut «troublé» - Il n'offrait pas seulement sa mort, mais parce que ce qu'Il accomplissait et ce qu'Il accomplit : l'abnégation absolue, était effroyable. Il buvait toute l'ignominie du monde. Lui, la Vie, goûtait la mort, Lui, le Saint était sali par tous nos péchés, Lui, l'Agneau, prenait sur lui tous les opprobres et ne voulait pas que quiconque, qu'aucune créature participât à cette abnégation absolue. Nos martyres sont des martyres de douceur, car lorsque nous mourons pour le Christ, lorsque nous subissons des tortures pour le Christ, des maux, des calomnies extérieures et intérieures, nous avons le Christ. Nous acceptons des souffrances, mais non le péché. Nous acceptons la souffrance, mais non la coupe de Gethsémani. Et toutes les souffrances du monde, auprès des souffrances de Dieu-Homme, deviennent légères, car nous ne sommes ni dieux ni saints, nous ne pouvons même pas avoir horreur du péché comme Lui... car nous avons l'habitude du péché.

Il voulait avancer seul pour sauver tous.

Et Léon, pape de Rome, dit encore ce paradoxe : «Il a attaqué la mort, non comme Dieu, mais comme homme». Lorsque nous entendons Jean nous transmettre dans l'évangile d'aujourd'hui que le Christ est troublé, c'est parce qu'Il a coupé en Lui son humanité de la puissance de sa divinité. De là son cri du Vendredi Saint : «Eli, Eli...» (Mt 27, 46 et Ps 22, 2). Librement, Il a voulu être abandonné de sa propre Divinité afin que l'ennemi n'accuse pas ceux qui agissent et agiront par sa puissance. Librement, Il a voulu dans cette faiblesse humaine livrer la plus grande bataille, nous disant : J'ai vaincu, mais en moi vous avez vaincu, car Je suis votre Fils, le Fils de l’Homme !

Je m'arrête, car mes regards vont déjà vers le Samedi Saint, je distingue déjà cette joie jaillissant de l'enfer étouffé en son avarice, brûlé en l'innocence de la Victime, lorsque le démon reconnut en Christ le Fils de Dieu.

Amen !

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